Cindy Pomares, sociétaire de l’équipe britannique Awol O’Shea se livre sans détour dans sa chronique sur le cyclisme féminin. Elle sort les chiffres pour expliciter le système de ranking mondial et décortiquer les invitations.
Bienvenue dans ma chronique spécialisée sur le cyclisme féminin. Si vous êtes prêts, alors épinglez vos dossards, on parle invitation ! Une équipe féminine, qu’elle soit Continentale ou World Tour est généralement composée d’une quinzaine de coureuses, soit moitié moins que les équipes masculines.
Voici quelques chiffres à l’appui :
- Movistar Team : 16 Femmes / 30 Hommes
- Cofidis 13 Femmes / 31 Hommes
- Israel Premier Tech : 17 femmes / 30 Hommes
Pourtant, le calendrier des courses semble être lui, tout aussi fourni avec :
- 35 courses World Tour Hommes
- 27 courses World Tour Femmes + 33 courses UCI 1.1 + 33 courses UCI 1.2
En préambule, essayons d’expliquer le circuit féminin dans sa globalité.
Les compétitions sont indexées en fonction du niveau WT (WorldTour) / UCI 1.1 (Continental1) / UCI 1.2 (Continental2) et du nombre de participantes. Ce qui représente déjà une avancée significative par rapport au passé.
Sur les épreuves WT, des points UCI sont attribués au 40 premières. Une victoire dans l’une de ces courses rapporte environ 250 points UCI.
Pour les épreuves classées UCI 1.1, des points sont attribués aux 25 premières. Une victoire dans une course de ce niveau équivaut à 125 points.
Quant aux épreuves classées UCI 1.2, des points sont attribués aux 10 premières. Une victoire rapporte 40 points en moyenne.
Sur le terrain, ça donne quoi ?
Cela donne des courses féminines exceptionnelles, répondant à tous les goûts et toutes les envies.
En apéritif de saison ; on assiste à des courses rapides en Australie, suivies des prémices de bordures aux Émirats. Ensuite, c’est le moment d’attaquer une entrée qui cale généralement bien ; composée de pavés, de monts flandriens et ardennais. S’en suivent des plats plus épicés, aux chaleurs des cols espagnols et italiens. Puis, un joli dessert parmi les cités de caractère du patrimoine français. Pour ceux qui ne sont pas rassasiés, il est même possible d’ajouter un petit digestif asiatique pour avoir le menu complet.
Les grosses équipes (comprenez les 18 équipes World Tour et le Top10 Continental qui rivalisent en termes de niveau et pour certaines, en termes de moyens) concentrent leurs objectifs de saison sur les courses World Tour, notamment les monuments et Grands Tours. Les autres équipes Continentales ont un calendrier principalement axé sur des UCI 1.2, UCI 1.1 voire des opportunités d’invitation sur des épreuves WT.
Toutes les équipes y trouvent-elles leur compte ?
Il semblerait donc que tout le monde y trouve son compte en fonction de son niveau et de son argent ? Sauf que, toutes ces équipes, avec des budgets allant de 40 000 euros à 1,5 millions et plus, peuvent être invitées et participer aux mêmes courses. Cela signifie qu’il faut parfois se battre contre des équipes et cyclistes de renom pour aller chercher les fameux points UCI.
On peut se retrouver à affronter une Charlotte Kool (DSM Firmenich) sur l’Omloop der Kempen (1.2), une Marta Bastianelli (UAE Team ADQ) sur le Samyn des Dames (1.1) ou une Grace Brown (FDJ Suez) sur le Grand Prix Morbihan (1.1).
Personnellement, avec le recul et l’envie de progresser en affrontant le haut niveau, je suis ravie de ces défis. A chaque fin de course prestigieuse, j’analyse mes points faibles et forts et je n’ai qu’une envie ; relancer les dés ! Cependant, il est évident que la fiche ProCyclingStats prend un sacré coup dans l’aile.
Je rappelle que les coureuses, et derrière elles les équipes sont en quête de points UCI pour grimper dans les rankings individuel et par équipe. Ces points représentent leurs cartes de visite, permettant de communiquer auprès des partenaires financiers et des organisateurs de courses.
On est véritablement sur un serpent qui se mord la queue : tu veux de belles invitations ? Il te faut des points ! tu veux des points ? il te faut du budget ! Tu veux du budget ? Il te faut des invitations !
Chiffres à l’appui…
Pour mieux visualiser le gap, repartons dans les chiffres :
Au classement équipe :
- 1ere équipe SD Worx 6570 points. Une domination indéniable.
- 2e Lidl Trek 5023 points.
- 3e Team DSM firmenich 4058 points.
- 20e Parkhotel Valkenburg 912 points (Pour rappel ; l’une des meilleures équipes Continentales refusée au Tour de France 2023)
- 30e Arkea Pro Cycling Team 335 points
- 58e équipe Awol O’Shea 51 points (« Cheers »)
Les écarts sont parlants et la domination de la SD Works est indéniable.
Au classement individuel :
- 1ere Demi Vollering (SD Works) 4889 points
- 2e Lorena Wiebes (SD Works) 3968 points. La domination SD Works passent par la présence de ces deux phénomènes, entre autres.
- 3e Van Vleuten (Movistar) 3780 points
Et plus loin, on note :
- 97e Elizabeth Deignan (Lidl Trek) 368 Points. (Retour après congé maternité.)
- 150e Kiesenhofer Anna (Israel Premier Tech Roland) 237 points (Championne Olympique pour information…)
- 195e Roxane Fournier (St Michel Mavic Auber93) 182 points (l’une des meilleures sprinteuses françaises)
Là aussi, les écarts sont frappants entre toutes ces professionnelles.
Au classement équipe :
- 1ere équipe : UAE Team 16288 points
- 2e: Jumbo Visma 15492 points
- 3e : Ineos Grenadier 11446 points.
- 15e Cofidis 6610 points
- 30e Team Medellin 1069 points
- 56e St Michel Mavic Auber93 470 points
Comme au sommet du grand Colombier, le match UAE / Jumbo Visma est présent. Derrière, on forme un gruppetto.
En individuel :
- 1er Pogacar (UAE Team) 6602.9 points
- 2e Evenepoel (Soudal – QuickStep) 5540.2 points
- 3e Van Aert (Jumbo Visma) 5007 points
On retrouve plus loin :
- 101e Bryan Coquard (Cofidis) 763 points
- 200e Sepp Kuss (Jumbo Visma Team) 445 points
- 297e Victor Campenaerts (Lotto Dstny) 279points
- 353e Egan Bernal (Ineos Grenadier) 228 points. (Retour après blessure)
Les exceptions
L’aparté qui vaut le détour ; savez-vous qu’un Tim Declerq a accumulé 39 points UCI cette saison, avec une 1252e place au ranking… Pourtant, il est le métronome du peloton, un allié de circonstance pour l’ensemble des coureurs, heureux d’avoir une place de passager dans son wagon et pour les organisateurs, heureux d’avoir quelqu’un qui maitrise les barrières horaires ! (Petit récap de mon point de vue sur le rôle d’équipière dans ma chronique précédente N°2..)
Certaines équipes, ont trouvé un bon filon pour aller chercher des points UCI et remonter au ranking : aller courir en contrée lointaine dans des pelotons plus maigres. Mais encore une fois, cela demande juste un budget énorme de se rendre… en Estonie…(Sans parler du bilan carbone qui ferait pâlir un Jancovici..)
Alors dans la catégorie, « tu préfères… »
Tu préfères viser un top 8 sur un peloton de 60 ? ou viser un top 20 sur un peloton de 160 ?
Tu préfères opter pour des courses prestigieuses, avec des coureuses aux multiples maillots et liserés distinctifs, mais risquer de te retrouver à lutter pour une 70e place malgré l’explosion de tous tes PR (Personal Record) ? Ou tu préfères éviter de courir pour ne pas risquer un DNF (Did Not Finish) ? Pas de stress, il n’y a pas de bonne réponse à ces questions. Le sport, avec tous ses aléas et ses imprévus, reste imprévisible.
Ces décisions et orientations sont principalement le fait du manager, qui cherche souvent à rassasier toutes ces coureuses aux dents aiguisées. Son objectif est de susciter l’enthousiasme, de mettre des étoiles ou des paillettes dans les yeux des coureuses lors de la présentation du calendrier et de veiller à les motiver à s’entrainer en conséquence, avant ou après le boulot pour certaines…
Les moyens matériels, humains et financiers
Revenons au sujet principal et aux difficultés d’avoir ou de ne pas avoir d’invitation. Le calendrier des meilleures équipes est souvent très chargé, contrairement à celui de certaines petites continentales qui peuvent avoir un calendrier moins dense. Certaines coureuses étrangères restent plus d’un mois en Belgique pour participer à la campagne flandrienne, tandis que les coureuses canadiennes effectuent des blocs encore plus longs pour courir en Europe.
La difficulté réside donc dans la nécessité d’avoir les moyens matériels, humains et financiers pour suivre le rythme. Il est essentiel de souligner que certaines organisations offrent une prise en charge des hébergements et/ou frais de déplacement, ce qui constitue un soutien précieux pour certaines équipes. Cela leur permet de se concentrer sur la mise en place d’un encadrement qualitatif et quantitatif autour des coureuses. Nous y reviendrons. Certaines équipes sont capables d’aligner deux fronts en même temps, alors que d’autres sont en difficulté pour rassembler les 6 ou 7 coureuses obligatoires sur la ligne de départ. Entre les blessées, les coureuses en méforme, les courses aux profils atypiques, voire l’arrêt imprévisible de partenaires financiers en cours de saison, certaines équipes sont en difficulté pour manager et terminer les saisons. L’exemple du Stade Rochelais Charente Maritime, qui connait une année difficile et qui semble s’éteindre à la suite de sa non-sélection pour le Tour de France 2023, en est une illustration.
Pour les petites équipes, le challenge est tout autre. L’objectif est l’auto-développement. Pour cela, elles font des demandes à gogo, elles posent des cierges à chaque réponse d’organisateur, elles vident leurs comptes pour se déplacer et elles cherchent à prendre un maximum d’expérience sur chacune des opportunités. Cette expérience passe par la volonté de se montrer, de prendre part à une échappée, de bien communiquer, de s’affirmer… et d’espérer une ouverture sur un sprint final !
Le cyclisme féminin se dévoile avec ses défis et ses inégalités
Lors du Tour des Pyrénées 2023, à la suite de problèmes de sécurité sur les premières étapes, avec la présence de voitures sur le parcours et le manque de motards pour sécuriser la bulle course, les équipes ont dû décider par vote, avec le support de l’UCI, de reprendre ou d’annuler la 3e et dernière étape.
C’est alors que les deux mondes du cyclisme féminin se sont révélés à moi. Les équipes les mieux classées ont voté majoritairement en faveur du retrait, malgré le fait de devoir renoncer à certaines primes et compromettre leur préparation pour le Tour d’Italie et Tour de France. De leur côté, les petites équipes ont également opté majoritairement pour l’annulation, même si cela représentait une opportunité de courir au plus haut niveau et un dilemme délicat de prendre le risque de ne pas valider une invitation pour les prochaines éditions.
Finalement le principe du « Safety First » a rallié tout le monde. Pour avoir vécu cette situation de l’intérieur, et même pour avoir goûté au bitume, j’ai trouvé cette connexion admirable ! Dans un système digne d’un « Je t’aime… Moi non plus », le cyclisme féminin se dévoile avec ses défis et ses inégalités. Malgré les avancées notables et précieuses, les écarts de budget et la chasse aux invitations continuent de façonner la réalité des équipes féminines.
Permettez-moi donc de conclure cette chronique, qui n’engage que mon clavier, par une invitation à ma prochaine chronique qui nous plongera dans l’univers méconnu mais vital du Staff des équipes cyclistes féminines. Ces hommes et femmes qui participent dans l’ombre à écrire l’histoire du cyclisme féminin.

