Retour sur le succès fondateur de Bernard Thévenet, en 1975, sur le Critérium du Dauphiné Libéré. Cette large victoire, acquise en l’espace d’une seule étape, lui a donné des ailes pour remporter son premier Tour, dans la foulée, devant le Cannibale Eddy Merckx. De quoi donner des idées à Paul Seixas ?
Voici maintenant plus d’un demi-siècle que Bernard Thévenet a remporté son premier Critérium du Dauphiné Libéré. Ce succès est, pour sûr, moins ancré dans les mémoires que son triomphe retentissant, quelques semaines plus tard, sur le Tour. Pourtant, cette victoire a été fondatrice dans la carrière du Français… Mais aussi pour celle d’Eddy Merckx, qui connaîtra l’une de ses premières défaites cuisantes, annonçant sa déroute sur le Tour 1975.
Un « Cannibale » omnivore face à un Thévenet sur la pente ascendante
En 1975, Bernard Thévenet a 27 ans. Fort d’une victoire sur le Tour de Romandie en 1972, d’un podium sur le Tour d’Espagne 1973 et d’une deuxième place sur la Grande Boucle la même année, « Nanard » incarne la relève du cyclisme français. Mais si son palmarès est bien fourni, il est incomparable à celui de celui qui était déjà considéré comme le plus grand cycliste de tous les temps, Eddy Merckx. Le « Cannibale« , jamais battu jusqu’ici sur un Grand Tour, a remporté cinq des six dernières éditions du Tour de France, et aborde la saison 1975 avec le même appétit : vainqueur de Milan-San Remo, du Tour des Flandres, de l’Amstel Gold Race, et de Liège-Bastogne-Liège dans un sprint à deux face à Bernard Thévenet, le Belge survole la saison des classiques est s’annonce comme le grand favori de la 27e édition du Critérium du Dauphiné Libéré.
Une victoire autoritaire et prometteuse
Pourtant, sur ce début de Dauphiné, c’est un autre cannibale qui s’illustre : après une victoire de l’équipe Filotex sur le prologue inaugural, emmenée par l’Italien Francesco Moser, le belge Freddy Maertens remporte au sprint les quatre premières étapes, asseyant un peu plus sa domination du sprint mondial.
C’est lors de la cinquième étape, tracée entre Romans et Grenoble, que le classement général est bouleversé. Longue de 216 kilomètres, l’étape-reine de ce Critérium du Dauphiné Libéré devait voir dominer Merckx. Mais c’est pourtant Bernard Thévenet qui s’impose, reléguant son plus proche concurrent, Lucien van Impe, à plus de 4 minutes. Si la victoire du Français sur cette étape n’est qu’une demi-surprise, c’est bien la performance du « Cannibale » qui choque les journalistes. Seulement 17e de l’étape à plus de dix minutes du vainqueur, Merckx sait qu’il a hypothéqué toute chance de victoire sur le Dauphiné.
La course, en une seule étape, était déjà pliée : le lendemain comme le surlendemain, les favoris se neutralisent dans des étapes de moyenne montagne, incapables de faire vaciller un Bernard Thévenet bien entouré par son équipe Peugeot – BP – Michelin. Enfin, le dernier contre la montre, tracé autour d’Avignon et remporté par l’inévitable Maertens, voit une passation de pouvoir symbolique entre les deux champions, Merckx et Thévenet. Ce dernier, pourtant bien inférieur à « l’Ogre de Tervueren » sur l’effort chronométré, concède seulement 14 secondes sur un Merckx méconnaissable. Au classement général, Thévenet s’impose largement, avec près de 5 minutes d’avance sur ses plus proches concurrents, Francesco Moser et le Néerlandais Joop Zoetemelk.
Un succès annonciateur pour Thévenet
Alors, une simple défaillance du « Cannibale » ? Un coup de chance du Français, en état de grâce sur cette semaine alpestre ? L’histoire sera quelque peu différente : à l’apogée de sa carrière sur cette année 1975, Thévenet triomphera sur la Grande Boucle, après une passe d’armes mythique avec Eddy Merckx sur la 15e étape menant les coureurs au sommet du Pra-Loup. Si Merckx, maillot jaune avec à peine une minute d’avance sur le Français, avait attaqué Thévenet dans le Col d’Allos et l’avait relégué à plus d’une minute dans la descente, il a finalement été victime d’une terrible défaillance dans la dernière ascension. Il a vu le Français, galvanisé par un public acquis à sa cause, le rejoindre puis le distancer pour reprendre le maillot jaune au sommet du Pra-Loup. Maillot jaune qu’il ne quittera jamais jusqu’à l’arrivée sur les Champs-Élysées – la première de l’histoire du Tour, comme un symbole de la passation de pouvoirs du « Cannibale« , qui ne remportera plus de Grand Tour de sa carrière suite à cette défaite.
Thévenet, lui, a remporté un deuxième Tour de France, en 1977, ainsi qu’un deuxième Critérium du Dauphiné Libéré en 1976. Après sa carrière sportive, le Bourguignon est même devenu en 2010 directeur de la course, prolongeant son attachement au Dauphiné, sa région d’adoption. Clin d’oeil ou fruit du hasard, la première étape du Tour Auvergne-Rhône-Alpes, renommé cette année par l’organisateur Amaury Sport Organisation (ASO), reliera Vizille à Saint-Ismier, commune de résidence de Bernard Thévenet. L’Ismérusien d’adoption, comme le public, aura un oeil particulièrement intéressé sur la performance de l’espoir français Paul Seixas, qui comme son ainé, incarne la relève française face au cannibale de son époque, Tadej Pogačar. Cette bagarre d’une semaine, sans le Slovène néanmoins, qui a préféré courir le Tour de Suisse, donnera certainement un avant-goût des capacités de Seixas en haute-montagne, avant la passe d’armes de juillet annoncée entre les deux hommes.