La saison 2023 du cyclisme féminin sur route a été marquée par l’équipe SD Worx dont la domination a atteint des proportions inégalées. Jamais une équipe ne fut aussi proche de l’invincibilité durant l’ère World Tour. Revenons en chiffres sur cette hégémonie.
« En cyclisme, on perd plus souvent que l’on gagne ». Ce dicton fréquemment énoncé par les coureurs et les suiveurs ne s’applique pas à l’équipe SD Worx en 2023. L’écurie néerlandaise s’est taillée la réputation de meilleure équipe féminine depuis un peu moins de dix ans. La voir accumuler les succès n’est pas une chose nouvelle. Déjà en 2016, sous l’appellation Boels Dolmans, leur collectif avait atteint un record de 37 victoires. Ce dernier a été explosé cette année où Demi Vollering, Lotte Kopecky et leurs collègues ont scoré 62 fois pour 39 courses perdues.
61,4% de victoires pour SD Worx
Les 62 victoires correspondent aux courses gagnées par les coureuses de SD Worx sous le maillot de cette équipe dans les courses élites sur route. L’équipe elle-même revendique 64 succès en ajoutant les titres mondiaux et européens de Lotte Kopecky, Mischa Bredewold et Marlen Reusser, lesquels ont été acquis, par définition, sous les couleurs de leurs équipes nationales. Nous mettrons ces résultats spécifiques entre parenthèses.
| Les
statistiques de l‘équipe SD Worx
en 2023 : – 62 victoires (+4) sur 101 courses disputées (61,4% de succès) – 18 doublés (+1) – 3 triplés (+1) – 40 victoires en World Tour sur 74 courses disputées (54% de succès) – 15 épreuves du World Tour (classiques ou classement généraux) sur 22 disputées (68,2% de succès) – 2 Monuments sur 3 disputés (Tour des Flandres & Liège-Bastogne-Liège) – 1 Grand Tour sur 3 disputés (Tour de France) – 79% des courses achevées avec au moins une coureuse sur le podium – 12,9% des courses achevées sans coureuse dans le top 5 |
Ainsi, SD Worx remporte plus de trois courses sur cinq auxquelles elle participe. Cette domination est comparable à celle de la grande Rabobank du début des années 2010 à une époque où le cyclisme féminin n’avait pas atteint le degré de professionnalisation qu’il a aujourd’hui. Le rapport augmente davantage si l’on prend en compte la présence ou non des piliers de la formation : Demi Vollering, Lotte Kopecky et Marlen Reusser. Seules quatre épreuves ont échappé à l’équipe en leur présence, une seule quand la Belge était alignée.
| Les échecs de
l’équipe SD Worx en 2023 en présence de ses leaders
: – Paris-Roubaix (Kopecky 7e) – La Flèche brabançonne (Vollering 2e, Reusser 6e) – Tour d’Espagne (Vollering 2e, Reusser 23e) – Championnats des Pays-Bas du contre-la-montre (Vollering 2e) |
Les leaders de SD Worx sont arrivées à maturité
SD Worx a l’avantage d’avoir dans son effectif la meilleure grimpeuse du monde Demi Vollering, la meilleure puncheuse Lotte Kopecky, la meilleure rouleuse Marlen Reusser et la meilleure sprinteuse Lorena Wiebes. Bien que ces titres non officiels peuvent se débattre, il est certain que l’équipe attire l’excellence du peloton féminin. Son budget est important, ses sponsors fidèles et son staff expérimenté, dirigé par le manageur Danny Stam et les anciens champions Lars Boom et Anna van der Breggen en directeurs sportifs.
Il est important de rappeler que le rapport de force a évolué en faveur des SD Worx en comparaison avec la saison 2022 où Annemiek van Vleuten et le collectif Trek-Segafredo parvenaient à les battre régulièrement. Vollering, Kopecky et Reusser ont progressé pour atteindre leur potentiel maximal et devenir irrésistibles. Les trois possédaient chacune un beau palmarès qui a pris du relief en 2023, passant du statut de chalengeuses à celui de patronnes. Leurs concurrentes n’avaient pas anticipé une évolution d’une telle ampleur.
Chaque coureuse a sa chance chez SD Worx
À côté de ce trio magique, la recrue Lorena Wiebes fait figure d’un maillon faible à 12 victoires. Son bilan est évidemment excellent même si c’est en sa présence que SD Worx a subi le plus d’échecs. La Néerlandaise a voulu se diversifier pour ne plus être cataloguée comme seule sprinteuse et gagner des courses plus prestigieuses. De fait, Wiebes passe mieux les bosses mais subit plus de défaites au sprint, en particulier face à son ancienne lanceuse Charlotte Kool. De plus, des maladies l’ont contrainte à abandonner le Tour d’Italie puis le Tour de France.
En réalité, la plupart de ces revers découlent d’une volonté de l’équipe de donner des opportunités aux jeunes sur les courses de moindre importance. Ainsi, Niamh Fisher-Black a eu le leadership sur le Giro et le Tour de Scandinavie, idem pour Anna Shackley sur l’UAE Tour tandis que Wiebes s’est testée sur le parcours vallonné du Trophée Binda. Ces initiatives n’ont pas abouti à des performances majeures mais constituent des investissement sur l’avenir.
Lorena Wiebes un maillon faible avec 12 victoires
En ciblant les gros objectifs avec ses cheffes de file et en laissant des opportunités aux équipières sur les autres courses, SD Worx bâtit un cercle vertueux où chacun se met au service des autres. On a vu durant la saison Vollering rouler pour Vas, Reusser contrôler pour Bredewold ou Wiebes mener le peloton pour pendant des kilomètres avant des arrivées au sommet. Leur force collective les met en surnombre dans le final des courses et les place dans des situations tactiques favorables à tous les échelons. Il en résulte que dix des quatorze coureuses ont gagné cette année.
| Répartition
des victoires chez SD Worx en 2023 : – Demi Vollering : 17 – Lotte Kopecky : 13 (+1) – Lorena Wiebes : 12 – Marlen Reusser : 7 (+1) – Blanka Vas : 4 (+1) – Mischa Bredewold : 3 (+1) – Christine Majerus : 2 – Niamh Fisher-Black : 1 – Barbara Guarischi : 1 – Lonneke Uneken : 1 – Contre-la-montre par équipes : 1 – Marie Schreiber : 0 (+1) – Elena Cecchini, Femke Markus, Anna Shackley : 0 |
Une hégémonie qui doit cesser pour le bien du cyclisme féminin
Le style dynamique des SD Worx, fondé sur une course de mouvement, ne résistera pas à la lassitude engendré par des résultats sans surprise. L’hégémonie des Super-Equipes a été criante en 2023, autant chez les femmes que chez les hommes. Or, ces derniers ont tout de même plusieurs écuries en lutte avec Jumbo-Visma, UAE Team Emirates et Soudal Quick-Step. SD Worx est seule à dominer le cyclisme féminin, ce qui constitue un danger pour l’intérêt que le public portera à ce milieu encore en construction.
Il n’est pas question de demander à Demi Vollering et à Lotte Kopecky de s’entraîner moins ou de rouler moins vite. La solution doit venir d’une opposition plus forte. Canyon//SRAM a porté la résistance la plus intéressante via une Kasia Niewiadoma ultra-offensive. La Dsm-firmenich de Juliette Labous rivalise déjà efficacement dans le registre du sprint. On attend en 2024 une réaction de la part des Lidl-Trek, dont les leaders ont souffert de pépins physiques, et de la Movistar post-Van Vleuten.









