Grischa Niermann, directeur de course emblématique de l’équipe Visma – Lease a Bike, a annoncé quitter la formation néerlandaise pour rejoindre un rival direct, la Lidl – Trek. En emportant tous les secrets qui ont permis à Jonas Vingegaard de gagner deux Tour de France ? Une question éthique se pose.
L’annonce de son départ de la Visma – Lease a Bike a sonné comme un choc. Celle de son arrivée dans une formation concurrente, la Lidl – Trek, a été un véritable coup de tonnerre. Grischa Niermann (50 ans), figure clé de l’équipe de Jonas Vingegaard depuis 10 ans, a annoncé dans une conférence de presse en ligne, quitter l’équipe qu’il avait rejointe en 2017. Comme pressenti par Wielerflits, ce dernier rejoindra la formation américaine Lidl – Trek dès le 1er septembre.
Une annonce choc après 27 ans de loyaux services
Ce « transfert » à proprement parler étonne grandement le monde du cyclisme. Par sa rareté, tout d’abord. Grischa Niermann, grand artisan des succès de Jonas Vingegaard sur la Grande Boucle, était l’une des figures de l’équipe néerlandaise. Si les coureurs changent souvent d’équipe dans leur carrière, les directeurs sportifs prêtent plus souvent allégance à leur équipe de coeur après leur carrière.

C’est le chemin qu’avait pris le coureur allemand : après 14 ans de bons et loyaux services à la Rabobank, ancêtre de la Visma – Lease a Bike, le retraité avait tout naturellement entamé une carrière de directeur sportif au sein de son équipe développement, avant de rejoindre l’équipe WorldTour en 2017. Avec ce départ précipité, Niermann fait donc fi des principes de loyauté. Mais ce qui étonne le plus, c’est le timing de ce transfert.
Annoncé début juin, à quelques semaines du Tour, ce départ a créé un remue-ménage dans la formation néerlandaise, qui a annoncé son remplacement par Marc Reef sur le Tour Auvergne-Rhône-Alpes et la Grande Boucle. Les abeilles ne perdent peut-être pas au change – le directeur sportif néerlandais ayant mené Jonas Vingegaard à sa première victoire sur le Giro d’Italia cette année -, mais l’on connait l’importance des automatismes entre coureurs et directeurs sportifs, en particulier sur les courses de 3 semaines.
Un risque d’espionnage qui peut créer un précédent
Mais ce transfert représente plus qu’une histoire de chaises musicales. En effet, le départ d’un stratège aussi important au sein de la Visma – Lease a Bike, pour rejoindre un concurrent direct sur Grand Tour, la Lidl – Trek, interroge. Niermann a bien évidemment le droit d’emmener avec lui toute sa science tactique qui a sublimé l’équipe néerlandaise depuis des années. Cependant, on peut aisément imaginer que l’ex-coureur, en poste depuis 2017, connaît par coeur les rouages de son ancienne équipe, ses forces comme ses faiblesses. S’il venait à les utiliser pour essayer de battre les abeilles, cela poserait un problème majeur pour le cyclisme entier.
Prenons l’exemple de la Formule 1. Dans ce sport automobile, où la connaissance technique et tactique est primordiale comme dans le cyclisme, la pratique du « gardening leave » est très courante pour les postes sensibles. Les directeurs techniques, ingénieurs ou directeurs de course se voient interdits de travailler pour une autre écurie sur une période déterminée (tout en continuant à être payés par leur ancienne équipe) lorsqu’ils quittent une équipe. Ainsi, cette pratique pourrait être introduite dans le monde du cyclisme, si le départ de Niermann créait un précédent. Car avec ce type de transfert, le cyclisme peut faire face à un problème éthique d’ampleur : la possibilité d’un espionnage entre équipes.
En quelque sorte, la Visma – Lease a Bike a repris cette idée pour Grischa Niermann. Le directeur de course allemand restera en fonction jusqu’au 31 août au sein de l’équipe néerlandaise, avant de prendre ses fonctions dans sa nouvelle formation dès le 1er septembre. Durant cette période, qui fonctionnera comme un sas de déresponsabilisation, Niermann « restera principalement en arrière-plan mais fera quelques courses comme le Tour de Suisse« , a précisé Richard Plugge, le patron de l’équipe néerlandaise. Ainsi, il sera peu a peu effacé des fonctions importantes, stratégie de la Visma – Lease a Bike pour que son futur ex-directeur de la course ne divulgue le moins d’informations une fois arrivé chez les concurrents.
Un problème éthique pour Grischa Niermann
De plus, au-delà de la connaissance technique ou tactique acquise au sein d’une équipe et pouvant être transférable, la question de la proximité émotionnelle entre particulièrement en jeu dans le cas Grischa Niermann. C’est le cas pour Wout van Aert, qu’on savait proche du directeur de course allemand et qui s’est confié au Het Nieuwsblad sur sa déception à l’annonce du départ de Niermann : « Nous avions une très bonne relation, nous avons travaillé ensemble pendant longtemps et j’aurais aimé continuer à collaborer avec lui. C’est évidemment une mauvaise nouvelle ».

Les deux hommes se connaissaient parfaitement, Niermann connait donc toutes les forces et faiblesses physiques mais aussi émotionnelles du coureur belge. On peut encore une fois imaginer qu’il puisse utiliser ces connaissances aux dépends de van Aert, et de toute l’équipe Visma – Lease a Bike. Toutes ces questions restent en suspens, et mériteraient une réflexion plus globale autour des transferts dans le cyclisme. Ceux-ci, longtemps restés à part dans le monde du sport, se rapprochent de plus en plus des autres modèles sportifs et de leurs problèmes éthiques.